Sound Crusaders

Paragraphe 1

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Le clochard ne semble pas se rendre compte de la panique qui vient de vous gagner. Il vous sourit avec bienveillance :

- Tout le monde a un nom, mon garçon, commence-t-il. Moi, c'est André Fantineau. Les copains m'appellent Dédé.

Il doit penser que vous êtes l'un de ses pairs un peu trop éméché. L'angoisse qui vous étreint vous empêche de lui répondre. Vous tentez de vous lever, mais vous avez du mal à tenir debout sur vos jambes. Les vertiges vous reprennent. Dédé passe son bras sous votre aisselle pour vous soutenir. Vous découvrez alors le décor qui vous entoure. Ce n'était pourtant pas faute d'être tape-à-l'?il : vous vous trouvez sur la berge d'un large cours d'eau qui, à une centaine de mètres de là, devient une gigantesque étendue d'eau dont les eaux noires semblent s'étendre à perte de vue.

- Que... qu'est-ce que c'est que cette... cette mer ? balbutiez-vous.

- Haha, c'est pas la mer ! se moque Dédé. C'est le lac !

- Le lac ? Quel lac ?

- Ben, le Lac de Genève.

Sur l'autre rive, vous voyez en effet que s'étend toute une ville, avec ses lumières, ses voitures tous phares allumés. Et le cours d'eau ne se jette pas dans l'étendue d'eau, il en provient. Le clochard ne cache pas sa perplexité :

- Hé, on est à Genève, mon vieux ! Ce fleuve, c'est le Rhône et ces immeubles, c'est la ville. Ma parole, t'es vraiment amnésique !

Votre sincère étonnement en entendant le nom de l'endroit où vous êtes a achevé de convaincre le clochard de votre bonne foi.


Vous vous approchez d'une flaque d'eau sur le sol bétonné pour voir votre reflet. Un reflet sombre, un peu trouble, mais qui vous permet déjà de découvrir à quoi vous ressemblez. Votre visage ne vous dit absolument rien. C'est celui d'un parfait inconnu. Pourtant, il reproduit tous les mouvements et les mimiques que vous faites. C'est bien le vôtre mais vous avez du mal à vous en convaincre. Vous êtes un homme, vous êtes blanc, de type européen. Vous semblez brun mais le reflet de l'eau la nuit n'est guère fiable niveau couleurs. Vous prenez une mèche de vos cheveux entre vos doigts et constatez qu'ils sont d'un noir corbeau. Dédé vous indique, à votre demande, que vous avez les yeux bleus.

Vous portez un costume gris et une chemise blanche, désormais tachés de sang. Pour vous protéger du froid, vous portez une parka noire par-dessus. Détail étrange : elle est trop large pour votre corpulence moyenne, elle tombe mal sur vos épaules. Elle semble plutôt taillée pour un rugbyman.


Un éclair de lucidité vous traverse l'esprit : vous fouillez dans vos poches pour voir si vous avez des papiers d'identité. Hélas, rien de cela sur vous. Votre fouille s'avère cependant payante.

Dans la poche de votre pantalon, vous trouvez de la menue monnaie : des billets et des pièces totalisant 48 francs suisses.

Dans les poches de votre parka, vous retrouvez les débris de ce qui était autrefois un téléphone portable. Malheureusement, il a été fracassé dans votre chute ; il est impossible d'en tirer quoique ce soit.

Vous trouvez également dans votre parka un briquet jetable, orné d'un drôle de dessin : l'effigie d'une femme fort peu vêtue et coiffée d'oreilles de lapin. Dessous ce dessin, vous pouvez lire : "Bar Bunny Charms", ainsi qu'une adresse sur Genève. Ce qui vous perturbe, c'est que vous ne vous sentez pas fumeur...

Vous portez une montre au poignet qui, elle, est toujours intacte. C'est un modèle noir très simple, de prix peu élevé.

Bien que sévèrement endommagé, vous avez ce crucifix providentiel à votre cou. Seriez-vous croyant ?

Et puis, vous avez toujours dans la main ce pistolet avec silencieux... Vous n'avez pas réussi à le lâcher pendant que vous cherchiez dans vos poches, comme si vous ne pouviez vous en séparer. Un autre fait étrange : vous reconnaissez sans peine le modèle de pistolet. Il s'agit d'un Browning HP MK3, une arme fiable et efficace. Comme si vous aviez fait ça toute votre vie, vous inspectez le chargeur et constatez qu'il contient encore 2 balles (pour une contenance maximum de 20). Si vous utilisez cette arme par la suite, vous devrez tenir compte du nombre de munitions qu'il vous reste à chaque fois que vous ferez feu. Dédé a remarqué que vous saviez manier ce pistolet sans hésitation, ce qui ne manque pas de le surprendre.

- Tu ne te souviens pas si c'est à toi, ce flingue ?

Vous avez l'impression que non. Une impression vague et lointaine. Comme si vous refusiez de vous croire capable de manipuler un pistolet avec silencieux.


Maintenant que vos jambes ne paraissent plus ankylosées, vous vous mettez debout. Vous sentez alors quelque chose dans votre chaussure gauche. Vous vous agenouillez et enlevez votre soulier pour y regarder de plus près. Vous trouvez une petite clef glissée dans votre chaussette. Quelle idée avez-vous eue de ranger une clef en pareil endroit ? Avez-vous voulu la cacher, au cas où l'on vous fouillerait ? Il doit bien y avoir une raison. Un numéro est gravé dessus. Vous vous demandez ce que cette clef peut bien ouvrir. A côté de vous, Dédé l'examine lui aussi :

- On dirait une clef de consigne, comme celles qui ouvrent les casiers à la gare Cornavin.

Vous la rangez dans votre poche. C'est sans doute, comme les autres objets, une piste pour découvrir qui vous êtes. Comme vous avez pu le voir, tous les objets que vous venez de trouver sur vous sont déjà inscrits sur votre Feuille d'Aventure, dans la case ad hoc. Ce sont vos possessions de départ dans cette aventure. C'est tout de même curieux : vous n'avez aucun papier d'identité sur vous mais vous avez été assez prévoyant pour emporter avec vous bien d'autres objets... bizarre !


Vous pressez le mouchoir de Dédé contre votre blessure et reboutonnez par-dessus votre parka. Comme elle est trop ample pour vous, elle ne vous protège guère du froid, qui ne manque pas de mordre tant l'air est vif au bord du fleuve. Comment cela se fait-il qu'il fasse si froid. Vous demandez à Dédé quelle saison l'on est.

- On est en automne, fiston. En novembre, pour être exact. Mais me demande pas le jour, cela fait belle lurette que ça ne me concerne plus.

Vous regardez votre montre. Elle indique la date du jour : le lundi 10 novembre. Il est également 10h47 du soir.

Cette situation vous semble extraordinaire, déroutante, démoralisante. Vous avez l'impression de débarquer en plein milieu d'un film et de ne pas réussir à vous raccrocher à l'intrigue. Sauf que ce film c'est la réalité. C'est votre vie. Vous ne vous rappelez plus de rien, votre visage ne vous dit rien, vous vous retrouvez dans une ville où vous avez l'impression de n'avoir jamais mis les pieds, et, en dépit de tous vos efforts désemparés, impossible de vous souvenir de quoi que ce soit, pas même de ce que vous avez fait l'heure écoulée. C'est le black-out total.


Devant votre désarroi, Dédé vous propose de vous aider.

- T'inquiète pas, mon p'tit gars. Ça va te revenir. Concentre-toi bien. Ce que je peux déjà te dire, c'est que, vu ton accent, tu n'es pas du coin.

- Je ne suis pas Suisse ?

- Ou du moins, pas du canton. Ou tu n'en as pas l'accent.

Vous avez remarqué que le clochard avait un accent suisse prononcé, différent du vôtre. Soudain, vous vous rappelez :

- Vous disiez que l'on m'avait tiré dessus. Vous avez vu ce qu'il m'est arrivé juste avant que je ne tombe ?

Dédé opine. Vous le suivez jusqu'à un escalier non loin, qui vous permet de monter jusqu'au commencement du pont, au carrefour de deux rues. Elles sont bordées d'immeubles de style ancien, début du XXème siècle, avec des escaliers de secours extérieurs. Ils ne comptent pas plus de cinq étages en moyenne. Dédé attire votre attention sur l'un d'eux :

- Tu vois, cette porte de service ? C'est l'arrière du bar le Chicago Ace. C'est par là que je t'ai vu sortir. En fait, je passais dans le coin à la recherche de quoi béqueter dans les poubelles, quand j'ai entendu un grand bruit de moto qui démarrait à toute vitesse. Je suis venu voir, mais j'ai pas eu le temps de la voir, elle était déjà partie. J'ai alors entendu des coups de feu venant du bar, une vraie fusillade de gangsters. J'ai pensé un moment que c'était une animation du bar, vu qu'il a un look des années 30 américaines. Mais j'ai aussi entendu des bruits de mobilier cassé. Je me suis alors caché, craignant de voir débouler des vrais bandits. Finalement, je n'ai vu que deux hommes sortir par cette porte de derrière : toi, titubant comme si t'étais ivre, et un autre gars portant un imper et un chapeau qui m'empêchait de distinguer son visage. T'as traversé la rue et tu as couru vers cet escalier, sans doute pour disparaître de la vue de ton poursuivant. Mais il était déjà là. T'as alors élevé ton flingue vers lui. Il t'a tiré dessus avant et, avec la force de l'impact, t'as reculé, t'as basculé par-dessus la balustrade et t'es tombé du pont. J'ai entendu un plouf dans l'eau. Le type a voulu s'avancer pour voir, mais finalement, il s'est brusquement ravisé et il est retourné au bar.

Vous essayez de visualiser la scène. Dédé vous explique :

- T'as du bol, là ou t'es tombé, il y avait un stand bâché proposant en journée une animation pour les Automnales. Ça a amorti ta chute et t'a évité de te casser quelque chose. En plus, comme t'as éclaté le stand en tombant dessus, un mannequin a été projeté dans le fleuve. Ton agresseur a cru, au bruit, que c'était toi qui étais tombé à l'eau. C'est pour ça qu'il t'a pas poursuivi, je pense. Il a cru qu'il t'avait réglé ton compte.


Il semblerait que vous vous êtes battu ce soir avec quelqu'un. Un échange de coups de feu, cela vous dit vaguement quelque chose. Et puis vous avez un pistolet à la main, que vous savez manifestement manier. Mais pourquoi cette fusillade ? Et avec qui ?

Cette piste que vient de vous décrire Dédé fait naître en votre esprit davantage de nouvelles questions que n'en déterre des souvenirs. En fait, la seule chose dont vous vous rappelez avec certitude, c'est cette jeune fille aux cheveux bleus qui, un soir de pluie, vous en êtes sûr, est montée dans votre voiture. Un peu maigre pour l'instant pour retrouver votre identité. Mais vous avez un problème plus urgent. Vous entendez des sirènes au loin.

Dédé vous enjoint de déguerpir au plus vite car c'est la police qui arrive et, au vu de la situation, il paraît risqué de vous faire prendre avec un pistolet à la main. Une pensée vous traverse alors l'esprit : pourquoi ce simple clochard tient-il tant à aider un inconnu tel que vous, dangereusement armé ? Les marginaux, en général, préfèrent éviter les ennuis, comme ceux que vous allez à coup sûr lui causer.


Si vous décidez de fuir avec Dédé et d'en avoir ainsi le coeur net, rendez-vous au 677.

Si votre méfiance l'emporte, vous pouvez décamper, mais seul, au 104.

Si vous préférez rester ici vous cacher pour observer ce qu'il va se passer, faites-le au 767.

Si vous avez envie de pénétrer dans le Chicago Ace, dépêchez-vous de gagner le 629 avant que la police n'arrive.