Sound Crusaders

Paragraphe 1

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Près d'une semaine après le vol au musée des Beaux-Arts, vous n'aviez trouvé aucun indice sur la façon dont ce satané Voleur d'Ombres s'y était pris. Personne à part vous et Châtaing ne l'avait vu fuir du musée, et il n'avait laissé aucune trace d'ADN sur place, comme à chacun de ses précédents vols. Une silhouette maigre, comme pour mieux passer les faisceaux lasers. Ou emprunter tous les angles morts des caméras. Vous aviez visionné plusieurs heures de bandes sans l'y voir nulle part. Pas même son ombre.

C'était là le point épineux de cette affaire : vu comme étaient situés les éclairages des couloirs du musée, il était impossible de rester hors champ des caméras sans au moins projeter son ombre sur les murs. Seulement voilà, le Voleur d'Ombres n'avait pas choisi son pseudonyme par hasard ; il avait réellement réussi à voler les ombres du couloir et ainsi s'introduire dans le musée sans se faire remarquer.

Pour vous égarer, Châtaing et vous, il avait pu avoir recours à des ombres chinoises pour vous faire croire qu'il partait dans le couloir de gauche. En effet, vous n'aviez aperçu que son ombre à ce moment-là. Mais comment avait-il pu voler des ombres, y compris la vôtre ? C'était démoniaque, quand on y songeait. Vous aviez retrouvé votre ombre quand vous étiez rentré chez vous le soir même, mais vous éprouviez une sensation bizarre. Même si l'effet du sortilège était temporaire, il y avait eu sortilège, et cela mettait vos compétences de détective à rude épreuve.

Vous aviez affaire à un voleur pro, pas à un amateur. Un voleur capable non seulement de virevolter à travers des lasers mouvants, mais aussi de tours de magie. Un voleur très bien renseigné, aussi. Trop bien. Il connaissait la configuration exacte du musée. Il avait préparé ses coups depuis des mois, manifestement. Vous vouliez un redoutable adversaire, vous étiez servi.


En ce lundi matin 8 avril, bien calé dans le fauteuil de votre bureau, vous retourniez encore toutes ces réflexions dans votre tête. Vous étiez décidé à participer à l'arrestation du Voleur d'Ombres. Mais à quel titre ? Vous deviez mener vos affaires pour gagner l'argent nécessaire pour faire tourner votre cabinet. N'aurait-ce été que pour rémunérer votre secrétaire.

Rencontrée lors d'une enquête en Suisse, votre secrétaire Amy était une jolie brune aux cheveux longs et au visage lunaire. Depuis que vous l'aviez embauchée, elle avait mis une bonne partie de son passé de rebelle punk au vestiaire ; elle ne portait pas encore le tailleur, mais ne faisait plus fuir les clients les plus huppés avec ses cernes de droguée. Très organisée, c'était même elle qui vous avait mis au pli et avait remis de l'ordre dans votre cabinet. Depuis que vous l'aviez à vos côtés, fini le chaos organisé qui vous servait à recevoir les clients. Amy et vous, c'était une association gagnant-gagnant, en sorte.


Ce fut elle qui vous sortit de votre torpeur morne en vous annonçant l'arrivée d'un client. "L'émissaire d'un gros bonnet", eut-elle le temps de vous glisser avant de le laisser entrer.

Malgré une légère claudication au pied droit, votre visiteur présentait bien ; il était même tiré à quatre épingles. Les cheveux très noirs plaqués à la gomina et le costume à la mode il y a deux décennies, il se présenta sous le nom de Damien Dépreaux. "Secrétaire particulier de Monsieur Horace Halade", précisa-t-il avec insistance, d'une voix aiguë suintant à travers ses longues dents trop blanches.

"Horace Halade", ce nom vous disait quelque chose, vous l'aviez entendu pas plus tard que la veille.

- En quoi puis-je être utile à Horace Halade, le célèbre milliardaire et grand patron dans le domaine de la pétrochimie ?

- Je suppose que vous vous en doutez, vu les capacités de déduction que l'on vous prête ?

- Le Voleur d'Ombres, cambrioleur coqueluche des médias a annoncé hier qu'il comptait dérober la Nymphe Endormie, toile de Notarangeli actuellement propriété de votre patron. Monsieur Halade souhaiterait conserver son bien, j'imagine ?

- Et il est prêt à vous payer une somme royale si vous parvenez à réaliser cet objectif. Acceptez-vous ?

- Je n'ai pas d'affaires en cours, mais le Ministère de l'Intérieur m'a confié une mission que je mène en parallèle de mes engagements privés. Je serai pris aujourd'hui et demain matin…

- Vous travaillez pour le ministère ?

Vous vous bornâtes à acquiescer, pour éviter d'avoir à parler du contenu des missions en question. Si vous étiez un détective en vue dans la haute société, vous aviez veillé à rester peu médiatisé et en contact avec l'underworld, le monde de la nuit en ville. Là où la police ne peut agir et où votre connaissance des bas-fonds s'avérait précieuse.

- …mais dès demain après-midi je pourrai être sur place, chez votre patron, conclûtes-vous pour répondre positivement à l'offre d'emploi.

- Parfait. Monsieur Halade sera content. Il garde son tableau à son domicile personnel.

- La plupart des Notarangeli se trouvent ici, en ville. C'est pratique pour le Voleur, plutôt qu'ils aient été éparpillés à travers le monde.

- Notarangeli était un peintre local, peu connu en dehors du pays et du monde de l'art.

- Étrange que le Voleur d'Ombres ne veuille dérober que ces peintures-là. Elles ne sont pas de grande valeur...

- C'est là où il est malin : avec la médiatisation de ses larcins, les prix commencent à monter.

Vous commenciez à comprendre le plan du malfaiteur. Un esprit brillant. Mais maintenant, vous, Nils Jacket, alliez pouvoir officiellement vous mettre en travers de son chemin.

Sitôt votre visiteur parti, Amy ne put s'empêcher de headbanguer à travers le cabinet.

- Halade est plein aux as ! Quelle affaire du tonnerre ! Nils Jacket face au Voleur d'Ombres !

Sacré numéro, cette Amy ! Elle ne doutait pas une seule seconde de votre succès...


Le lendemain, mardi après-midi, de retour du ministère, vous alliez débuter le second round de votre duel avec le Voleur d'Ombres. Mais comment alliez-vous procéder ?

En vous rendant directement chez Halade, au 297 ?

En retrouvant le commissaire Cardoze pour voir ce que la police comptait mettre en œuvre, au 14 ?

En vous mêlant à la foule qui devait se trouver aux environs du domicile de Halade, au 242 ?

En demandant à Amy la liste de toutes les personnes déjà dépouillées par le Voleur d'Ombres jusqu'à ce jour (rendez-vous alors au 772) ?